JOHANN TROLLMANN

JOHANN TROLLMANN

 

 

 

 

 

En 2003, la fédération allemande de boxe remettait à titre posthume le titre de champion d’Allemagne des poids lourds à Johann « Rukelie » Trollmann. Le boxeur n’étant plus de ce monde c’est son neveux qui reçu solennellement la ceinture que son oncle aurait dû avoir 70 ans plus tôt. Quelle image peut-il avoir dans la tête à ce moment-là? Celle d’un homme qu’il n’a jamais connu mais dont les exploits ont défié la chronique de son époque, celle d’un champion brisé, abattu comme un chien dans un camp nazi. La larme au coin de l’œil, le regard vissé sur la ceinture, il se raconte encore une fois l'histoire d’un  héros, d’un homme maudit.

Nous sommes en 1933, l’Allemagne ne le sait pas encore mais elle vient d’entrer dans une des périodes les plus sombres de l’histoire. Hitler vient de proclamer l‘avènement du IIIème Reich et de son idéologie.

Né au mauvais endroit, au mauvais moment, le jeune Johann Trollman, 26 ans, est désigné par les instances dirigeantes pour affronter Adolf Witt pour le titre vacant des mi-lourds.

La machine de propagande nazie est en marche : le régime veut montrer au peuple allemand que la race aryenne est bien supérieure aux autres. Et quoi de mieux pour cela que de faire affronter le grand, fort, beau et blond Witt à Trollman, le boxeur aux origines inférieures, lui, le tzigane. Pourtant, le public ne se fera pas berné et les supporters allemands tombèrent carrément amoureux du tzigane. Son style tournoyant, son habilité technique et son humour déchaine les passions. C’est un échec médiatique pour le partie car celui qui aurait dû se cantonner dans le rôle du méchant devient le bon dans le cœur allemand et les rôles sont inversés. Et Rukelie, ce soir du 9 juin 1933, va ridiculiser Witt et  bien avant Ali, Trollman va danser sur un ring comme jamais personne ne l’avait fait auparavant. Il va piquer et piquer encore le pauvre Witt qui reste penaud, incapable de cadrer le bondissant tzigane. La salle est au comble du bonheur, Johann déroule sa magnifique boxe devant Witt, qui pourtant sur le papier accuse 10 kg de plus, et il gagnera les 12 rounds. Pourtant le match n’est pas encore terminé que la fédération, folle de rage devant cet infamie, déclare le match nul. C’est alors l’émeute dans la salle : devant le spectacle des spectateurs menaçant de tout casser, les instances de la boxe reviennent sur leur décision et donne finalement le titre à Trollman.

La joie de ce dernier est immense : lui, présenté comme un sous-homme par le régime nazi, a battu leur représentant de la plus belle manière. Il pleure de bonheur sur le ring devant cette foule qui scande son nom. Lui, inférieure, est le héros de ce soir, le plus beau des champions mi-lourds, il est porté aux anges.

Pourtant sa joie ne va pas durer, dès le lendemain, les instances nazis dénoncent au travers d’une revue de boxe son comportement sur le ring, qualifiant ses coups de poings de non-allemands et son style de pathétique. De plus il aurait fait preuve de non respect envers le noble art qu’est la boxe en pleurant sur le ring. Six jours plus tard, il est déchu de son titre et pour continuer sur sa volonté de briser le jeune homme, elle lui ordonne d’affronter le boxeur Gustav Eder et ce, seulement moins de sept semaines après son combat en douze rounds contre Witt.

Trollman n’a que le choix d’accepter, et ce match et les recommandations qui lui sont faites : il devra boxer comme un homme sur le ring et non pas danser.

Rukelie sait qu’il se dirige vers une exécution avec ce match, mais dans un réel sursaut d’orgueil et d’humour, il se présentera pour ce combat, les cheveux teints en blond et le corps recouvert de farine. Il fera pourtant ce que l’on attendait de lui et jouera la comédie jusqu’au boit : stoïque, il restera sans bouger sur le ring, n’esquivant aucun coup, les bras le long du corps, le public assistant impuissant à un massacre. Il tombera KO, en sang, au 5ème round.

Jeune champion brisé par le régime nazi, Trollman ne gagnera qu’un seul des neuf combats qu’il disputera par la suite. Ne s’entrainant plus, se cachant de ce régime totalitaire, il ressort à l’occasion pour un combat, juste pour l’argent, juste pour ne pas mourir de faim. Le public n’est plus le même que celui qui scandait son nom : désormais la peste brune a gangrené toutes les couches de la société et il est proprement insulté à chaque fois qu’il combat. La boxe avait perdu là une graine de danseur, un incroyable technicien, et il faudra attendre Sugar Ray Robinson et Muhamed Ali pour retrouver cette magie sur un ring.

Le reste de sa vie sera un enfer. Stérilisé comme le veut la loi nazie à propos des classes inférieures, il sera tout de même assez allemand pour être appelé sur le front russe. Tout cela ne suffisant pas, il se verra déporté alors qu’il venait de rentrer an Allemagne. Dans ce camp, il subira les pires humiliations : ses gardiens le frappant sans que celui-ci ne puisse bouger, juste pour voir s'ils pourraient mieux faire que Gustav Eder.

Il trouvera la mort fusillé, comme tant d’autres.

Pourtant une légende circule, elle dit qu’il ne fût pas tué ce jour du 9 février 1943 mais qu’on le transféra dans un autre camp où l’on perdit sa trace.

Peut-être un dernier pied de nez au destin, une dernière pirouette, un dernier jeu de jambe du premier danseur de la boxe.

 

Repose en paix champion.

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