PIERROT WOUTERS

 

Mon père Pierrot Wouters est né le 31 janvier 1931 à Forest dans la banlieue bruxelloise.

Mon père grandit à Ougrée , commune située en bord de Meuse à quelques encâblures de Liège et bastion de la sidérurgie liégeoise et des charbonnages .

La guerre laisse un amer souvenir à mon père qui voit son père fait prisonnier et sa mère contrainte de le placer lui et ses deux frères en orphelinat. Garçon discret et introverti , mon père se défoule comme il peut dans ce milieu qui ne fait pas de cadeau , il est alors un jeune adolescent et trouve refuge dans le sport montrant de belles dispositions dans la course à pied, le vélo mais aussi dans de pseudo combats de boxe entre gamins .Son calme et son coup d'oeil lui valent d'être remarqué par un ami ougréen Victor Joris , un big boy qui se parera du titre de champion de Belgique amateur poids lourd puis disparaitra du milieu dégoûté par les requins qui parfois nagent dans les eaux troubles de la boxe .

C'est en fait par curiosité qu'il suit à la libération le grand Victor dans une salle d'entraînement située rue Basse Sauvenière à Liège et tenue par l'ancien pro Joseph Balthazar. Il a alors 14 ans et s'y affirme lors d'exhibitions en prélude aux véritables combats ; Hélas Balthazar met la clé sous le paillasson et ses boxeurs sont obligés de chercher une autre salle .

Mon père se rend alors avec son frère Julien à Saint Nicolas à 6 kilomètres d'Ougrée dans une salle tenue par Luc Biquet , frère de l'ex champion d' Europe Nicolas " Petit"Biquet , Luc est un véritable papa pour ses boxeurs et un professeur de grande qualité , il a été lui-même champion de Belgique professionnels chez les plumes au coeur des années trente ; Des dires de leurs anciens compagnons d'entrainement Eugène Houbrix, Kid Arthur et Georges Shumesh , la facilité de compréhension et le sérieux des deux frères ne tardent pas à attirer l'attention de Luc qui leur offre en 1946 l' opportunité de franchir les cordes pour y livrer leurs premiers combats ; Les 12 premiers combats de Pierrot se soldent par autant de victoires , Julien, l'ainé, plus rageur engrange aussi les succès mais sa vision est défaillante; en fait il est quasi borgne de naissance et la sagesse veut qu'il renonce après une dizaine de combats la plupart victorieux. Pierrot est encore très jeune et les difficultés de trouver des adversaires de son âge surgissent , il se heurte alors, lui l'adolescent, à des hommes de vingt ans et plus - Quelques rares défaites ne le ralentissent pas et les titres viennent le récompenser , Champion provincial en 1948 et 1949; toutefois son professeur , soucieux alors de le préserver , ne l'autorise pas à disputer le national.

Ce n'est que partie remise car mon père se pare du titre national des welters en 1951 et 1952 , national militaire en 1951 , Les échéances internationales l'attendent : Le championnat d'Europe 1951 à Milan se profile , la confiance est de mise dans les rangs wallons avec Marcel Limage ( futur champion d'Europe) et José Peyre ; lors du premier tour , mon père s'impose facilement au hongrois Lajos Feher mais bute au second tour sur le futur champion d'Europe, le polonais Zygmunt Chychla non sans lui avoir fait goûter la résine au premier round - Les Jeux Olympiques à Helsinki sont la suite logique de son ascension, hélas Zygmunt Chychla est de nouveau sur sa route et convainct les juges - Les Jeux s'arrêtent pour Pierrot et son staff abasourdis par une décision qu'ils ne comprennent pas (sic) mais pourtant rendue à l'unanimité -

Le polonais Chychla ne s'arrête pas en si bon chemin puisqu'il accède au titre de champion olympique et récidive au championnat d'Europe en 1953 prouvant qu'il est un champion hors pair.

Les sirènes du professionalisme ne sont pas lentes à séduire mon père car les fiançailles avec Nelly ma mère sont célébrées et mon père qui s'est alors mis sous la houlette du tandem Graf - Cornelis y entrevoit l'occasion d'y monnayer ses talents-

Une série de succès ininterrompus le conduisent au titre belge des welters face au rude flandrien Alois De Wulf - la science triomphe de la force et le nom de Wouters apparait pour la seconde fois au palmares des Welters belges quelque quinze ans après celui de Felix son illustre mais non apparenté prédécesseur.

Une première défaite vient ternir le palmares de Pierrot; elle est l'oeuvre du fossoyeur de Montreuil, le très dur Jean Ruellet.A la décharge de mon père , il s'aligne fiévreux et n'ose pas faire faux bond - tant d' amis supporters sont là et mon père, la mort dans l'âme , fait front .

Ce combat est un véritable chemin de croix , mon père subit et ne peut suivre le rythme du costaud Ruellet- Alors que l'on s'attend au pire , les forces reviennent à partir du septième round et Pierrot livre une bataille farouche , il lui faut s'imposer avant la limite car le retard encouru durant le combat est trop important ; le dernier round est homérique, Ruellet est saoulé de coups mais il ne tombe pas, Jean de Montreuil regagne son coin en titubant mais il l'emporte de justesse.

Mon père et ses entraineurs comprennent mais un peu tard qu'ils ont commis une erreur. S'ensuit alors une revanche sur l'ostendais Odon Dryepondt qui lui avait ravi le titre belge suite à un coup de tête non sanctionné - le match revanche est une véritable punition pour l'ostendais qui signe là son dernier combat après un K.O retentissant.

Mon père dont les arcades ne sont pas le souci mineur , doit encore renoncer face à l'ex champion d'Europe Idrissa Dione avant de prendre une revanche au goût amer : un match nul face au même Dione alors que de l'avis de bien des connaisseurs , il l'a bel et bien emporté .

La blessure occasionnée contre Dione empêche mon père de défendre son titre contre son challenger Aimé Mathijs ; il a de surcroit perdu son titre sur le "tapis vert". Le titre laissé vacant met alors aux prises le comingman Matthijs et un boxeur au punch dévastateur: le brabançon Abel Soudan - Le combat prouve que Soudan peut abréger un combat d'un coup de poing - Soudan aux poings d'acier : Champion !

Une clause prévoit un combat entre Soudan et Wouters, le champion déchu. - Ce combat tient toutes ses promesses - Wouters, la science et le coup d'oeil face au punch et à la redoutable vitalité de Soudan - Le combat faillit connaître son épilogue au terme du 9 ème round lorsque une droite terrible de Soudan frappe de plein fouet le menton de mon père et le fait vaciller durant de longues secondes - Où mon père trouve -t- il alors l' énergie pour ne pas tomber et atteindre la fin de la reprise? - Abel doit bien penser que Pierrot est à sa merci , il n'est pas le seul ; rares sont en effet ceux qui parieraient un penny sur le sort de mon père - Soudan en totale confiance se lève de son tabouret à l'entame de la 10ème reprise et se rue sur mon père dont la garde basse l'incite à toutes les audaces - Une idée maitresse doit habiter le brabançon : Asséner au plus vite le coup de grâce au liégeois- Mon père dont le salut passe par ce bluff esquisse un pas de côté lorsque la droite fuse et cueille d'un maître crochet en contre son adversaire qui s'écroule comme un pantin désarticulé pour bien davantage que le compte - Abel dont la gentillesse n'a d'égale que la sportivité me confiait il n'y a pas si longtemps que cette défaite reconnue bien humblement l'avait bien marqué , je me devais de lui avouer au nom de mon père que jamais mon père n'était passé si près de sa perte.

Les privations nécessaires à la conduite d'une carrière de boxeur se sont ensuite faites plus pesantes d'autant que la catégorie des super welters n'avait pas encore vu le jour - La lutte contre le poids finit par décider mon père à raccrocher les gants - Son dernier combat , il le livre tout en sachant que c'est le dernier et qu'il ne fera plus jamais face aux privations dont sa vie entière a été jalonnées. L'adversaire qui lui fait face est une tête connue ,c'est le brugeois Vanneste; mon père l' a préalablement battu lors de la finale de la compétition des welters - Vanneste était terriblement marqué à l'issue du combat mais a montré une vitalité et un courage peu communs . Mon père pour faire face à ce " remake "doit s'imposer un régime de fou , il ne s' alimente quasi plus , ma mère le dissuade de faire ce combat mais puisque c'est le dernier - C'est la dernière ligne droite mais a - t- il encore envie de sprinter ? Le combat je ne m'en suis pas beaucoup occupé puisque mon héros va être ensuite plus souvent près de moi - eh oui j'ai 6 mois ! 

A mon père ce Héros - Dieu te garde Papa

Philippe Wouters pour Boxing Générations

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