BOXER POUR SURVIVRE

BOXING

 

 

Aujourd’hui, un Belge devait être présent sur le ring au MGM Grand à Las Vegas à l’occasion du combat du siècle. Le poids plume Alex Miskirtchian avait été pressenti pour ouvrir les hostilités du combat du siècle entre Floyd Mayweather Jr et Manny Pacquiao. En dernière minute, les organisateurs lui ont préféré un Mexicain. "Je n’ai pas de regret. C’est la vie…", souffle-t-il.

Pourtant, il aurait adoré assister à ce duel de prestige entre deux athlètes qu’il connaît par cœur. "Pacquiao, je l’adore. Il est resté simple. Enfant, il a connu la misère. Son parcours est d’autant plus admirable qu’il lutte en 66 kilos alors qu’il a démarré en 54 kilos."

Néanmoins, il supportera Mayweather Jr. "J’espère gagner un jour le quart de sa fortune, sourit-il. Je pourrais alors faire le bad boy comme lui. Il pisse au cul de tout le monde. S’il est critiqué par certains, ces mêmes personnes oublient son grand cœur. Il a acheté une maison à sa maman. Il organise plein d’activités pour les jeunes."

Le combat du siècle à Las Vegas

Ce combat, attendu depuis 5 ans, était entré dans l’histoire avant la montée sur le ring des deux pugilistes. Les chiffres donnent le vertige. Le montant des revenus liés à la seule billetterie est évalué à 74 millions de dollars. Le nombre attendu d’achats en "pay-per-view", rien que pour les Etats-Unis, le Canada et Porto Rico, est évalué à trois millions. A près de 100 dollars par ménage, on atteindrait donc facilement des revenus se situant autour de 300 millions de dollars. La télé, aussi, a mis la main à la poche. La vente des droits télé dans les pays étrangers pourrait rapporter une manne de 35 millions de dollars.

La barre minimale pour un "deal" avec les sponsors a été placée à un million de dollars. Au total, les marques rapporteront 13,2 millions. Floyd Mayweather touchera 60 % des recettes. Seulement 500 tickets étaient disponibles pour le grand public qui s’est arraché les sésames en… une minute pour des montants oscillant entre 1 000 et 10 000 dollars.

"En Europe, la boxe ne brasse pas beaucoup d’argent", confie Alex Mirskirchian qui redescend les pieds sur terre.

A une dizaine de kilomètres de Dinant, dans un village encerclé par la Meuse et la Lesse, Alex Miskirtchian a posé ses valises avec sa famille. Sa maison a été colonisée par les jouets de ses deux enfants. Discrètement, quelques touches rappellent sa somptueuse carrière de sportif professionnel. Posé sur le frigo, un cadre illustre son combat face à son ami Andreas Sevensen. "J’avais précipité sa retraite", confie sans arrogance Alex Miskirtchian. "Il était ressorti déformé de ce combat qui aurait dû être interrompu plus tôt," poursuit-il en surfant sur la toile pour montrer les photos de son ami défiguré. "Quand je vois cette image, j’en ai mal au cœur."

De la danse classique à la boxe mondiale

Sur un autre meuble, trône son deuxième Gant d’or qui récompense le meilleur boxeur national. Quatre ceintures ornent son meuble de télévision. Son épouse Alicia a délogé tous ses souvenirs dans sa salle de sport, située quelques kilomètres plus bas dans la vallée.

"Avant, tous les murs étaient remplis de ses photos", souffle-t-elle avec malice. La famille respire le bonheur sans tomber dans les excès du sport professionnel. Le luxe n’a pas droit de cité dans sa demeure.

Epanoui au côté de son épouse et de ses enfants, il ne cache pas sa fierté d’avoir tracé sa route à la seule force de sa passion. A 29 ans, le boxeur n’a pas renié ses origines. Il y a tout juste deux décennies, il est monté sur son premier ring grâce à son grand-père. Le coup de foudre fut violent. "En un mois, je m’étais testé au football, au basket-ball, à la danse classique, à la nation, au kickboxing et à la boxe." Il n’a plus jamais retiré ses gants.

Pourtant, sa famille ne lui a pas transmis de gènes sportifs. Entre la directrice d’école, la psychologue ou son frère universitaire, il a opté pour une voie plus originale. "Je suis fou de boxe", souligne-t-il. "L’école, ce n’était pas mon truc."

Il a essayé de prendre le chemin des bancs lors de son arrivée en Belgique à 15 ans. Cet Arménien d’origine, qui a glané un titre de champion de boxe en Géorgie, a atterri à Dinant pour vivre son rêve européen.

Talentueux et déterminé dans un milieu pourri par les préjugés, il a franchi le cap du professionnalisme à l’approche de sa majorité. Il enchaîne alors les combats à l’étranger. "Au début, je boxais pour survivre financièrement. Il faut se débrouiller. Quand on est doué, on trouve toujours des combats."

Sur le ring, il s’empare à plusieurs reprises des titres de champion de Belgique et de champion d’Europe en poids plume toujours. Il a même tenté sa chance l’an passé lors du championnat du monde à Macao. "L’an passé, j’ai tenu jusqu’au 12e et dernier round face au champion du monde Evgeny Gradovich. Personne n’avait jamais tenu si longtemps."

La défaite l’a dégoûté mais l’envie revient toujours malgré les heures de souffrance, seul, à l’entraînement. Le 30 mai, il devait combattre pour le titre de champion continental, mais ce dernier a refusé le combat.

"Qu’ils arrêtent de se taper dans la rue"

Franc et naturel, il possède dans son cercle d’amis des stars mondiales comme Jean-Paul Belmondo, José Garcia ou encore Jean-Claude Van Damme, qui viennent souvent voir ses combats. Sa notoriété le fait rire. Il n’oublie pas ses origines.

A l’approche de la trentaine, il a conscience qu’il porte les couleurs de la boxe. En 2012, il a ouvert sa salle pour sortir les jeunes Dinantais de la rue. "J e leur ai demandé qu’ils arrêtent de se taper dessus dans la rue. Je voulais qu’ils viennent se prendre dans la gueule sur le ring."

Le message est bien passé. Sa salle, tapissée de ses coupures de presse, respire la boxe pour le plus grand bonheur d’une soixantaine de membres. A nouveau, il s’est débrouillé pour lui donner une âme en ramassant des brics et des brocs à gauche et à droite. Il dirige un jeune talent de 16 ans, Pierrick Larose. "L a Belgique a recensé 2 500 boxeurs mais peu de gens bougent pour améliorer notre situation."

La débrouille reste son credo. La Fédération Wallonie-Bruxelles commence à s’y intéresser. Doucement. La communication joue un rôle central dans ce vaste chantier. On associe souvent à cette discipline le terme de brutalité. "C’est un sport très dur. Sur le ring, chaque seconde compte. Une erreur peut être fatale. Si la boxe est un art violent, il respecte un code d’honneur."

Les larmes coulent, la fierté les sèche

Seuls les plus accros percent dans cette jungle. Les larmes coulent souvent. La fierté les sèche. Avant un combat, il observe une vie d’ascète durant 3 mois. "Je dois perdre 6-7 kilos. Je m’entraîne 30 heures par semaine. Je souffre tous les jours. Parfois, je pleure le soir tant les entraînements sont intenses."

Tous ces moments de doute s’évaporent à l’approche du grand combat. "Durant la minute avant de franchir les cordes, je me demande toujours si j’y vais ou pas. Héros ou lâche, il faut choisir. La peur croît. Nous sommes des humains. Celui qui n’a pas peur n’est pas un homme."

Son épouse, aussi, ne cache pas sa peur lors du combat. "J’angoisse de plus en plus. Les combats sont de plus en plus durs. Notre aîné, aussi, me dit qu’il a une boule au ventre", reconnaît-elle.

Pour se donner du courage, il accomplit une série de rites. "Ma maman doit toujours être là. Ma femme aussi. J’ai un chapelet que je tiens en main au moment de monter sur le ring. D’ailleurs, à Macao, il a volé en éclats quand je me glissais entre les cordes. Je l’ai vécu comme la pire catastrophe." Il ne s’est pas dégonflé. "Pendant le combat, je prends énormément de plaisir. Je ne pense qu’à lui foutre sur la gueule. Je n’oublie pas tous les sacrifices des dernières semaines. La haine s’installe pour 40 minutes."

Il ne compte plus ses fractures au nez. Une cicatrice au-dessus du front lui rappelle son premier combat à Dinant. Lors de "son" championnat du monde à Macao, il s’est explosé l’arcade sourcilière dès le troisième round. "J’ai tenu neuf rounds face à Evgeni Gradevitch avec un œil."

Très croyant, il envisage de remiser ses gants à l’ombre du ring dans quatre ans, à l’âge du Christ. Aujourd’hui, il assure les besoins de ses proches grâce à sa passion. Pas encore apaisé par le sport, il nourrit certains rêves. "Je veux être champion du monde même si pour le moment, quelques nuages traînent au-dessus de ma tête. J’ai touché le fond après ma défaite à Macao. Mon rêve s’écroulait devant 17 000 personnes qui sifflaient."

L’envie a vite repris le dessus. Il prépare son prochain combat dont les modalités doivent encore être finalisées.

Thibault Vinel

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