DERNIER COMBAT D'AL FRANCIS

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Les arènes d'Eckmühl sont bondées. Malgré la chaleur de ce mois d'août, ils sont tous venus voir combattre leur champion, Al Francis, que ses amis les plus proches appellent « le pilon » parce qu'il frappe aussi fort sur le ring que le marteau-pilon de sa forge.

Le gong résonne. Huitième et dernière reprise. Le silence s'établit suivi aussitôt d'une grande clameur qui accueille les deux adversaires lorsqu'ils jaillissent des coins du ring. Ils s'observent tout en  tournant l'un autour de l’autre dans une sorte de danse rapide qui doit aboutir à la parade finale. Celle du vainqueur. Sur la pointe des pieds, les deux protagonistes échangent des « une-deux », crochets droits suivis de crochets gauches plus secs et plus appliqués, qui ont pour but d'user l'adversaire.

Une garde qui se baisse, un corps à corps violent, la physionomie du combat, jusqu'alors assez égale, change en faveur du challenger.

L’arbitre en criant « Break !  Break ! », sépare les deux boxeurs qui s'accrochaient.

Ils se défient de nouveau du regard, se jaugent, et toujours cette danse pour trouver la faille qui assurera la victoire. Touché d’un uppercut au menton, le vétéran chancelle (*). Sa tête bascule en arrière. Il crache son protège-dents. Ses jambes fléchissent. Ses bras se font lourds. Ses muscles durs comme le fer qu’il chauffe et martèle dans sa forge de la Marine ne peuvent plus soulever les gants qui lui paraissent maintenant de plomb.

Lui, le forgeron fier de son expérience, sûr de sa force et de son endurance, sent qu’il ne pourra tenir encore longtemps face à ce diable insaisissable que les organisateurs du combat lui ont donné comme adversaire. Il titube. La foule qui hurlait l’instant précédent retient son souffle. Al Francis va-t-il tomber ?

Plein de hargne combative, le jeune boxeur s'approche une fois de plus, une fois de trop. La tornade se déchaîne. Un swing abat le vieux chêne qui plie les genoux devant son vainqueur.

 L’arbitre sépare les combattants d’un geste large des bras. Légèrement penché sur l’homme abattu, il ponctue de la main, dans un mouvement saccadé, les secondes qui s'écoulent : « Une... deux... trois...». Le vieil athlète récupère lentement. « Quatre... cinq... six... ». Il faut profiter de ce répit mais les secondes s'égrènent rapidement : « Sept... huit... neuf... ».

L’œil fermé, la face tuméfiée, l’arcade sourcilière ouverte, il tente encore de faire face. S’appuyant sur ses gants, dans un dernier effort, il se relève et se tient debout. Vacillant mais debout, contre les cordes qui le soutiennent.

Il n’entend plus les clameurs de la foule qui trépigne en scandant le nom du nouveau héros : « Cerdan ! Cerdan ! Cerdan ! ».

Il pense à sa femme qui déteste ce sport et qui n’a pas voulu assister à ce dernier combat. Ce dernier combat ! Il n'avait pas pu refuser de remplacer au pied levé, sans entraînement sérieux, Kid Marcel son ami du boxing.

Parfois, l'amitié a de dures et imprévisibles conséquences. Il revoit comme dans un mauvais rêve les quelques heures de préparation précédant le match pendant lesquelles il avait dû perdre du poids (il était poids moyen) pour entrer dans la catégorie des poids welter, celle de son jeune adversaire. L'ascension de Santa Cruz, tout en sautant à la corde, avait réglé le problème et effacé le kilo superflu.

Mais la fatigue se fait sentir maintenant. Haletant, titubant, les bras ballants, il attend l’assaut final.

Celui qui l’expédiera au tapis pour le compte.

Le gong résonne, le huitième round s’achève. Il pousse un soupir et se dit qu’il a tenu jusqu'à la fin de la dernière reprise. Et que l'honneur est sauf car il a combattu vaillamment. Même si l'amitié lui coûte cher. Mais il se trompe sur un point. Si l'honneur est sauf, il n’a pas tenu jusqu’à la fin.

Une seconde, peut-être moins, avant que ne s'achève cette ultime reprise, l’arbitre inquiet des conséquences d’une si terrible correction, a arrêté le combat.

Battu par arrêt de l’arbitre alors que le match prenait fin !

Les haut-parleurs annoncent la victoire de Marcel Cerdan. Le soigneur s’active autour du malheureux vaincu. Les amis accourent murmurant des paroles de consolation qu’il ne comprend pas très bien tant sa tête est endolorie.

À travers le brouillard de sueur et de sang qui déforme son horizon, il reconnaît le fidèle Bourdon qui est là pour lui manifester sa compassion et lui tapote maintenant l'épaule dans un geste d’amitié impuissante.

  

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(*) Né le 22 janvier 1908, Al Francis est de huit ans et demi l'aîné de Marcel Cerdan.

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