PARCOURS D'ISABELLE MIMOUNI

Unnamed

 

 

 

 

 

 

 

Il y a longtemps, j’ai écrit un texte intitulé Le commun des mortels (non publié). Je fais partie de ce commun des mortels, j’ai, comme tout un chacun, un parcours professionnel et personnel fait de réussites et de souffrances.

Du point de vue professionnel : j’ai eu l’agrégation de Lettres modernes, mais je ne l’ai pas vécue comme une victoire car les amis avec lesquels je préparais ont tous échoué, je me suis presque sentie coupable. J’ai passé mon doctorat, mais trop tard, car je n’ai pas réussi à terminer ma thèse sur La Comédie humaine avant le décès de ma mère.

Je suis professeur de Lettres, actuellement en classes préparatoires, j’ai longtemps eu des BTS industriels (beaucoup, beaucoup de garçons…).

J’ai participé au groupe d’experts du Ministère de l’Education sur les programmes de français au Lycée, j’ai beaucoup écrit pour le scolaire, beaucoup réfléchi sur les enjeux de la transmission.

La littérature est pour moi un moyen de découvrir le monde, de le penser et de s’y positionner. Mon rôle est de donner aux élèves plusieurs manières de l’appréhender, en évitant de juger.

D’une certaine façon, un cours de Lettres est une action, qui doit provoquer une réaction.

Du point de vue personnel, je suis un drôle de mélange : Mon père est né à Constantine, issu de la classe ouvrière, il s’est battu pour sortir de son milieu (ma grand mère paternelle était analphabète). Ma mère est née à Oran, d’une famille intellectuelle qui a tout perdu avec le vent de l’Histoire.

Je suis née à Paris en 1964.

J’ai commencé la vie par les blessures : mes deux meilleures amies sont mortes dans un accident de voiture à 18 ans, j’ai eu un grave accident de la circulation à 21 qui m’a valu un handicap, et une très longue rééducation, je me suis paralysée à 32 ans, j’ai été opérée du dos, j’ai retrouvé ma mobilité mais les souffrances sont incessantes. Ma mère est décédée d’une longue maladie. Mon plus jeune fils a été par deux fois sur le point de mourir.

Je crois que je peux dire que je sais ce que c’est que la fragilité de la vie, mais je sais aussi que l’amour nous porte et nous sauve.

Pourquoi Famechon?

Il y a 6 ans, j’ai créé un groupe de réflexion avec des anciens élèves, un groupe centré sur la tolérance et l’engagement intellectuel pour essayer de comprendre des mondes qui nous sont étrangers.

Nous avons réfléchi sur de nombreux sujets. En 2012, nous avons décidé de travailler sur un thème : le déchet (dans toutes ses dimensions, certains ont travaillé sur les déchets nucléaires, d’autre sur le recyclage, d’autres sur l’esthétique « trash »….).

Moi j’ai choisi de m’orienter sur l’expression qui me semblait monstrueuse de « déchet humain » et sur ce que c’est de passer aux « poubelles de l’histoire ».

J’avais déjà réfléchi sur les traces de soi qu’on laisse sur le Net car, avec mon époux, nous avions conçu un jeu pour les enfants qui consistait à faire une enquête sur le Net pour retrouver les traces d’un disparu (en l’occurrence un personnage fictif dont nous avions déposé des traces fictives sur le net)

J’ai eu du mal à trouver un personnage qui avait été célèbre en son temps et dont toutes traces avaient disparu. J’ai mis en place un protocole simple : je cherchais sur les brocantes des journaux anciens, je regardais qui faisait la Une, lorsque je ne connaissais aucunement la personne, je cherchais sur le Net.

Au bout du compte, il est très rare qu’on ne trouve rien. Et Ray Famechon est vraiment une anomalie, vu à quel point il a été célèbre, il aurait dû y avoir une notice sur Wikipédia, et même sur le site des Anciens de la boxe !

Et puis, les choses ont pris forme : il y avait quelque chose de profondément tragique dans le destin de cet homme, sa montée au plus haut de la compétition, et sa chute terrible, car il va jusqu’au vol, et au vol dans ce qu’il a de plus triste, un vol de la pauvreté, un vol sans grandeur. Il ne s’agissait pour moi aucunement de le juger, je voyais un homme qui a pris une claque, deux claques, et qui n’arrive pas à se redresser, car pour se redresser il faut que quelqu’un nous aide. J’ai donc déduit que sa femme ne l’avait pas aidé. Et j’ai découvert, après, il y a très peu de temps, qu’effectivement, il avait été abandonné.

Raymond Famechon pour moi est un homme, un « commun des mortels », et le fait que ce soit un boxeur ne fait que renforcer la perception que j’ai de la vie comme combat. : il s’agit non pas d’un combat contre quelqu’un, mais d’un combat avec soi-même. C’est ce que j’ai essayé de dire en décrivant le combat contre Willie Pep, les deux hommes qui combattent, combattent contre eux-mêmes. Et dans ce genre de combat, parfois on se détruit : c’est comme cela que j’ai interprété l’accident avec le fusil de chasse que j’ai vu comme une tentative de suicide.

J’ai écrit parallèlement un conte pour enfants intitulé La Vie et les songes que mon mari, Sandy Venot, a illustré (éditions Imaginemos), c’est une réflexion sur la violence que l’enfant porte en lui et qu’il doit apprendre à canaliser… sans la retourner contre lui-même.

On pourrait vraiment me reprocher de m’être servie de Ray Famechon pour parler de l’homme en général, pour en faire un symbole poétique. Car ce que j’ai entendu dans son nom, c’est que l’homme est à la fois très grand (Fame, gloire en anglais) et très petit (le diminutif « chon »). Ce que j’ai vu dans son destin, c’est combien notre mémoire est fragile, combien l’oubli nous guette. 

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